Rencontre : La voix manouche

Anna LAGRÉNÉ FERRET

Photo de Anna Lagréné Ferret qui présente son livre "Mémoires manouches : les miettes oubliées de la Seconde Guerre mondiale"
Anna Lagréné Ferret qui présente son livre "Mémoires manouches : les miettes oubliées de la Seconde Guerre mondiale" (ed. Petra)
Un témoignage précieux et poignant sur une vie marquée par la guerre, et les conditions de vie difficiles qui en ont découlé. Anna Lagréné Ferret livre un récit rare sur sa communauté manouche, pour réhabiliter l'histoire et combattre les préjugés.

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Je me suis dit qu’il faut que je me batte mais pas avec les poings

« Je suis une manouche. On nous appelle maintenant les gens du voyage, avant c’était les tsiganes. » Dans sa caravane posée sur l’aire d’accueil de Guipavas depuis 25 ans, Anna Lagréné Ferret raconte sans détour son histoire et celle de sa communauté. En 1944, à 2 ans, elle est internée dans un camp de transit en Belgique avec sa mère et son frère (sa sœur naîtra dans le camp) alors que les populations nomades sont vouées à la déportation vers l’Allemagne. « Je me souviens peu… D’être parterre sur des planches… On pleurait beaucoup… Je ressens encore la faim. » La guerre s’arrête à temps. « Avec un baluchon et une guitare, on est venus à Lille. Une tante nous a dit de dormir sous sa caravane, elle n’avait rien non plus. La guerre nous a jetés sur un terrain vague, personne n’est venu nous voir, nous aider, on était complètement à la rue. »

Une vie sur les routes

« Mon père a cherché du travail. Il était musicien et compositeur, il a été embauché au Thé dansant à Paris le week-end. Il a construit une caravane avec du bois récupéré, mis des roues et, en 1952, on est repartis sur les routes avec des chevaux », poursuit-elle. Autrefois dans les fêtes, le théâtre de marionnettes et le commerce, la famille doit s’adapter. « C’était la survie au jour le jour. On avait peur des gens et les gens avaient peur de nous, ils avaient une mauvaise image, des préjugés… » Anna rencontre son mari à 16 ans. Une vie entière à suivre le travail s’enchaîne : vannerie, marchés, ferraille, rémoulage, vendanges et autres saisons fruitières. L’ancrage est à l’ouest : son mari et ses enfants sont nés à Morlaix. Les temps sont toujours durs : « Plus personne ne voulait nous voir ! “Stationnement interdit aux nomades”, il faut partir ! »

Se battre avec les mots

« François Hollande nous a sortis de l’ombre et de l’enfer ! », loue-t-elle. Et pourtant, les difficultés n’ont pas disparu : logement, soins, école… « Ça m’a donné envie d’écrire, de me battre, mais pas avec les poings », explique celle que l’on surnomme Poupa. C’est cette histoire qu’elle raconte dans Mémoires manouches : les miettes oubliées de la Seconde Guerre mondiale. (Édition Petra). Aidée par l’anthropologue Lise Foisneau, le livre sort en 2024, il est un témoignage écrit rare sur une communauté où la tradition orale prédomine. À 84 ans, Anna a arrêté de voyager, mais elle continue de se battre par les mots. « J’ai fait ce livre pour qu’il n’y ait plus de préjugés, plus de racisme et plus de discrimination. Qu’on soit heureux dans notre pays, la France. Qu’on vive heureux dans l’égalité, la fraternité… Et la liberté ! » 

Fabienne Ollivier
Article publié dans Guipavas le magazine n°17 – janvier/février 2026